39e édition du Festival Cinéma d’Alès – Itinérances

Carte blanche Samuel Blumenfeld

La Vengeance aux deux visages et Blow Up par Samuel Blumenfeld

  1. Le physique de Marlon Brando a pris une autre corpulence, plus massive, enrobée, rompant avec son insolente jeunesse. Le spectacle masochiste orchestré par l’acteur pour La Vengeance aux deux visages, son seul film derrière la caméra, consiste à se mettre en scène dans toute sa beauté tout en exhibant la lourdeur d’un corps dont il ne sait déjà que faire. Brando apparaît ici dans toute sa splendeur mais annonce le futur spectacle de sa laideur.

Le projet de La Vengeance aux deux visages remonte à 1956, année où Brando, via sa maison de production, tenue conjointement par la star et son père, décide de passer à la mise en scène. Il pense à un western, un genre qui a l’avantage de recueillir les faveurs du public après les succès de La Prisonnière du désert, L’Homme des vallées perdues et Le Train sifflera trois fois. Brando engage Sam Peckinpah, le futur réalisateur de La Horde sauvage, pour écrire un scénario inspiré lointainement de la figure de Billy le Kid. Le scénario de Peckinpah est jugé parfait. Cela reste néanmoins insuffisant aux yeux de Brando qui se sépare du scénariste après avoir embauché un jeune réalisateur à la réputation grandissante, Stanley Kubrick. Brando traverse une phase mystique. Il a pris l’habitude de parler zen toute la journée, achetant des centaines d’exemplaires du Traité du zen et du tir à l’arc, son livre de chevet, pour les distribuer à ses interlocuteurs. Kubrick réécrit, en caleçon, le scénario de Peckinpah dans la maison de Brando à Hollywood. Ce dernier, assis en tailleur, à portée de main d’un gong chinois, le frappe dès que les discussions deviennent trop passionnées. Kubrick se lasse. Brando prend les rênes de son projet et décide d’en assurer la réalisation.

L’acteur n’est pas un metteur en scène comme les autres. Il ne s’estime, par exemple, en aucun cas soumis au temps qui passe. Brando attend le bon nuage pour tourner la meilleure vague devant laquelle défileront ses personnages. Au bout de cette expérience de treize mois, avec un budget multiplié par trois, Brando livre un western baroque et psychanalytique à son image. L’acteur, en bandit de grand chemin, incarne un christ en pancho et au chapeau étrange, trahi et torturé par son partenaire, au surnom explicite de « Dad », « papa », incarné par son confrère de l’Actor’s Studio, Karl Malden. Ce western, fruit du génie et de la folie de son réalisateur, annonce la grande mutation du genre en Italie au début des années 1960, puis à Hollywood dans les années 1970.

En 1981, Brian De Palma reste encore, aux yeux d’une partie de la critique américaine et française, un simple imitateur d’Alfred Hitchcock.  Ce qu’il n’est que très superficiellement. Avec Blow Out, la cinéphilie du réalisateur américain importe moins que l’autoportrait et la mise en scène de son intimité. Déjà, dans le précédent film de De Palma, Pulsions (1980), le personnage de l’adolescent vengeur interprété par Keith Gordon s’avère l’alter ego du cinéaste. Il se révélait obsédé par la technologie, comme De Palma. Et possédait un équipement photo dont il se servait pour espionner, comme autrefois le cinéaste quand il suivait son père à la trace lors de son divorce avec sa mère.

Jack Terry, le preneur de son incarné par John Travolta dans Blow Out, tourné dans la foulée de Pulsions, apparaît comme un autre double du réalisateur. L’univers référentiel du film de De Palma semble, par son titre, tendre les bras à un autre cinéaste, Michelangelo Antonioni, et Blow Up (1966). Là où, dans le film du réalisateur italien, un photographe de mode découvrait sur l’un de ses clichés l’indice d’un possible meurtre, John Travolta assiste à un accident de voiture alors que son magnétophone est en train de tourner. Accident coûtant la vie au futur candidat à l’élection présidentielle américaine et qui se révèle un assassinat. Comme dans le film d’Antonioni, De Palma recherche, avec Blow Out, l’idée d’un cinéma à l’état pur. Dans son film, la résolution du complot découvert par John Travolta, inspiré de l’assassinat de John F. Kennedy en 1963 et de l’accident de voiture de Chappaquidick, en 1969, qui avait brisé l’avenir politique de Ted Kennedy, passe par la synchronisation du son et de l’image, qui est propre au cinéma. Blow Out se révèle une histoire impossible à raconter ailleurs qu’au cinéma. C’est en cela le film le plus parfait de De Palma, celui où son expérimentation cinématographique, son attirance pour l’autoportrait, son goût de la conspiration, synonyme de la perte d’innocence de l’Amérique, et sa fascination pour le fameux film Zapruder, qui filmait accidentellement l’assassinat de John Kennedy, trouvent le point d’intersection idéal.

TEXTE PAR SAMUEL BLUMENFELD
Depuis plus de 20 ans, Samuel Blumenfeld raconte, critique et décortique le cinéma dans les pages du quotidien Le Monde. Amoureux du cinéma américain, il a coécrit avec Laurent Vachaud un livre-somme constitué d’un entretien avec Brian De Palma sur l’ensemble de sa filmographie. Indispensable et épuisé de longue date, l’ouvrage est ressorti chez GM éditions et Carlotta en novembre 2019 dans une version augmentée et mise à jour. Il publie la même année chez Stock Les Derniers Jours de Marlon Brando, récit d’une rencontre avec l’immense et énigmatique acteur au crépuscule de sa vie.

Films présentés

Blow Out de Brian De Palma (Etats-Unis,1981)
La Vengeance aux deux visages de et avec Marlon Brando (Etats-Unis,1961)

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