39e édition du Festival Cinéma d’Alès – Itinérances

Carte blanche Jackie Berroyer

Jackie Berroyer, dilettante professionnel.

On voit apparaître Jackie Berroyer dans les pages du Charlie Hebdo des années 70. La France est post soixante-huitarde, giscardienne, et la presse satyrique de gauche est alors un vivier d’originalité de styles et de tons, aussi bien dans le dessin que dans les plumes acérées qui s’y expriment. Parmi elles, Berroyer fait figure de petit nouveau : il parle de rock et (déjà) de lui avec cette ironie et cette dérision qui désacralise l’art et dégonfle les égos. Ses chroniques, réunies en 1979 dans l’ouvrage Rock’n’Roll et Chocolat Blanc, sont datées dans le temps mais n’ont pas vieilli [1] ni dans l’esprit, ni dans ce phrasé si particulier : quand Berroyer écrit, on a plutôt l’impression qu’un ami est en train de nous parler. Et cet ami parle bien.

On le voit alors surgir plus ou moins régulièrement dans les pages d’Hara-Kiri, Rock & Folk, Actuel, Libération… au fil de chroniques et de billets où il prend l’habitude de raconter ce et ceux qui l’intéressent, sans se soucier ni des tendances, ni des formules à la mode qui gangrènent les médias et vieillissent à toute vitesse.

À force de fréquenter des dessinateurs, Berroyer s’acoquine avec plusieurs d’entre-eux et devient notamment scénariste d’une série, les « aventures » de Goudard, dessinée par Jean-Pierre Gibrat. En fait d’aventures, il s’agit plutôt de chroniques du quotidien, la vie d’un jeune garçon, ses amis, ses amours, ses emmerdes… À la relecture aujourd’hui, on réalise qu’avant l’invention du terme pompeux de « roman graphique », Berroyer avait l’intuition d’un récit direct, débarrassé de la notion d’héroïsme et des obligations d’intrigues et de rebondissements qui caractérisent la BD traditionnelle.

Cette manière de rendre l’ordinaire captivant, de saisir le monde qui nous entoure avec justesse et de voir le personnage qui sommeille en chaque individu (y compris en lui-même), Berroyer en fera sa marque de fabrique. Ses livres ne sont pas vraiment des romans, ni totalement des introspections. Les titres parlent d’eux-mêmes : J’ai beaucoup souffert, Je vieillis bien, Je suis décevant et, celui qui résume sans doute le mieux le projet Berroyer, Journal Intime pour tous [2]. Il y parle de ceux qu’ils côtoient, de ceux qu’ils rencontrent, de célébrités et d’anonymes. Il y parle de la vie et un peu de la mort aussi. Là encore, il devance l’invention d’un terme, celui d’« auto-fiction » dont il évite quand-même tous les tics complaisants. Berroyer pratique l’humour en douce. Il n’a pas peur de relater ses moments les moins glorieux, voire les plus gênants. Il ne semble pas se faire d’illusion sur ses semblables mais s’intéresse pourtant beaucoup à eux. On ne voit guère que l’Anglais Ricky Gervais comme équivalent dans ce mélange d’humour dérangeant et de tendresse : c’est la vie qui est cruelle, pas celui qui la raconte.

Un jour il demande un dessin à Wolinski, celui-ci lui demande un texte en échange et ce sera La Femme de Berroyer est plus belle que toi, connasse, initialement paru au Dilettante, vite épuisé, réédité, épuisé à nouveau, réédité chez Pocket depuis et adapté au cinéma.

Car il fallait bien que ce ton caractéristique de l’auteur finisse par arriver au cinéma. Par la bande tout d’abord. Berroyer travaille avec ses copains sur leurs scénarios : Jean-François Stévenin pour Double Messieurs, Patrick Bouchitey avec qui il adapte Bukowski pour Lune Froide… On y retrouve cette justesse dans l’écriture des personnages et ce sens rare du dialogue, drôle et naturel, dont un jour on prendra toute la mesure. Dans Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Fereira Barbosa et Riens du tout de Cédric Klapisch ses qualités sont démultipliées par le nombre de protagonistes. Le scénariste est doué pour le film choral, pour la conjugaison des personnalités. Une sorte de Robert Altman bien français. Comme le dit Daroussin dans le film de Klapisch : « C’est l’osmose ! ».

Berroyer étant lui aussi un personnage, il devient un acteur au cinéma et un « animateur intempestif » [3] pour la télévision. Si Je ne vois pas ce qu’on me trouve de Christian Vincent tient de la confession tant son personnage ressemble à l’idée qu’on se fait de Berroyer, sa bonhomie peut aussi s’avérer terriblement inquiétante : allez donc voir Calvaire de Fabrice du Welz et on en reparle !

Il inspire les nouveaux réalisateurs qui n’ont peur de rien (Yolande Moreau, Albert Dupontel) comme les vieux qui n’en font qu’à leur tête (Jean-Pierre Mocky, Claude Chabrol).Son physique qu’on croyait passe-partout, sa diction hésitante et son art du contretemps se répandent tranquillement. Comme si les années 90 et 2000 tentaient de rattraper ce talent qui s’épanouissait dans les marges depuis une vingtaine d’années. Soudain, Berroyer est partout. Il pond à nouveau de la chronique dans les pages du magazine Vibrations, joue l’olibrius du standard dans la populaire émission Nulle Part Ailleurs et réussit à vulgariser la philo avec humour, toujours sur Canal Plus. Quand ça se calme à la télé, Berroyer se lance, à 60 ans, dans le one-man-show avec Ma vie de jolie fille. Qu’est-ce qu’on oublie ? Un peu de théâtre, un peu de radio et pas mal de guitare… Il essaye tout, en « amateur », comme si ce mot avait été inventé pour lui.

L’air de rien, Jackie Berroyer totalise quelques 80 rôles pour le cinéma, courts et longs confondus, une quarantaine pour la télé, une douzaine de scénarios, à peu près autant de livres et voilà qu’il s’est mis à la réalisation dernièrement. D’autres appellent ça une carrière, pour lui c’est peut-être la vie, tout simplement.

[1]      La preuve : elles ont été rééditées chez Wombat en 2013.
[2]      Deux tomes, hélas épuisés, aux éditions Balland. À propos Gaëtane, si par hasard tu lis ça, rends-moi mes exemplaires !
[3]      Formule très juste, piquée sur la fiche Wikipédia de Jackie Berroyer.

TEXTE PAR JAN JOUVERT
Jan Jouvert est intervenant en cinéma et créateur de ciné-concerts et cinémixes. Il publie en avril 2021 Perfect American Male – Elvis Presley et le cinéma aux éditions Rouge Profond.

Films présentés

Calvaire de Fabrice du Welz (Belgique/France/Luxembourg, 2005)
Berroyer tout courts (programme) : Veuillez agréer… de Jackie Berroyer (France, 2019) – La Maison (pas très loin du Donegal) de Claude Le Pape (France, 2019) – Le Malheur des autres de Barbara Schultz (France, 2018)
Mission Socrate de Jackie Berroyer et Bertrand Lenclos (France, 2009)

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