39e édition du Festival Cinéma d’Alès – Itinérances

Carte Blanche Fabcaro

Pour qui connaît l’œuvre de Fabcaro, l’évidence de son approche cinématographique dans tout ce qu’il entreprend saute aux yeux. 

Ce serait même la clé de compréhension de son travail, une hypothèse d’explication paradigmatique à laquelle les plus éminents exégètes ont depuis longtemps adhéré. Fabcaro cite d’ailleurs le regretté Jean-Pierre Bacri dès la page 2 de -20% sur l’esprit de la forêt, donc ceux qui ne me croient pas peuvent aller voir.

Tout dans -20% sur l’esprit de la forêt renvoie aux codes subtils du 7e art, dont l’auteur a intégré parfaitement les techniques les plus pointues pour les transférer dans le 9e (art) [1]. À un moment il y a un gros plan, mais Fabcaro n’hésite pas non plus à tenter des plans américains. Il manie tant et si bien l’onomatopée que le lecteur se trouve absorbé par une bande-son plus vraie que nature (« Wha-Kow ! » peut-on lire – j’allais dire entendre – au détour d’une scène très truffautienne de bagarre). Nous pourrions croire qu’il s’agit là d’une série d’hommages discrets et puissants à ses totems cinématographiques, et pourtant la démarche va beaucoup plus loin. D’ailleurs, Fabcaro a pour habitude d’aller beaucoup plus loin assez souvent.

Les hommages au Cinéma peuplent en effet l’œuvre dessiné de notre invité « carte blanche ». Les titres de ses bédés sont autant de références aux films cultes qui peuplent son imaginaire : Le Steak haché de Damoclès (clin d’œil évident à Tarantino), La Bredoute (Orson Welles), La Clôture (Claude Zidi), Open bar (le gars qui a réalisé Danse avec les loups, là, son nom me reviendra) et tant d’autres… Et le bruit court que Claude Lelouch aurait bien piqué Et si l’amour c’était aimer comme titre. À tel point que lire Fabcaro c’est se faire un plaisir de cinéphile (pas « cynophile », attention) (sauf dans Zaï Zaï Zaï Zaï où il y a un chien lors d’un gag, exactement comme dans un film de Spielberg). Mais l’hommage se trouve vite dépassé par une recherche immédiate de réappropriation au sens noble, de sorte que l’hypotexte cinématographique jouxte en permanence le signifié bédéique dans une relation dialectique en clair-obscur de pur Rembrandt. Alors, bien sûr, Rembrandt n’a pas fait de cinéma, mais il a pas mal influencé Luc Besson. Je crois.

De plus, l’œuvre de Fabcaro ne se limite pas à de l’image séquentielle alternée à de l’espace inter iconique [2]. L’homme s’est depuis longtemps forgé une trajectoire d’écrivain à la force du poignet. Soucieux d’entretenir le mystère, il signe alors « Fabrice Caro » lorsqu’il prend sa plume, brouillant les pistes, perturbant le lecteur, mystifiant le critique, déroutant le libraire, égarant le chauffeur poids-lourd du distributeur : toute la chaîne du livre est impactée. Car Fabcaro et Fabrice Caro ne font qu’un, à l’instar de Bougredane et Bougre d’Andouille pour ceux qui connaissent Dicentim, ce qui nous ramène un instant à la bande dessinée (il n’est pas question d’assimiler Fabcaro à Bougredane, c’est une licence littéraire, tant pis pour les esprits chagrins).

Dans les romans de Fabrice Caro, le rapport au cinéma n’est pas moins omniprésent que dans les bédés de Fabcaro. Bien sûr, il est plus difficile à l’écrivain de caser un plan américain ou un gros plan dans un texte littéraire, mais qui ne tente rien n’a rien. Surtout, Fabrice Caro n’hésite pas une fois encore à franchir les limites, et à proposer dans tous ses romans des plans intérieurs. Non pas dans la cuisine ou le salon, mais dans l’intérieur de la tête du narrateur. Figurec, Le Discours et Broadway nous invitent ainsi à suivre les méandres des pensées de leur protagoniste central, embarqués avec lui comme  une caméra à l’épaule de Godard, ou comme une GoPro© de Nicolas Hulot.

Les cinéastes ne s’y sont pas trompés et se sont à leur tour emparés de l’œuvre fabcarienne, comme un juste retour des choses. Zaï Zaï Zaï Zaï et Le Discours sont d’ores et déjà portés au grand écran par des équipes qui ont su saisir l’esprit de l’auteur et capter l’énergie visuelle de ses livres. François Desagnat pour l’un et Laurent Tirard pour l’autre ont donné voix et mouvement aux personnages de papier, les propulsant ainsi d’un rapport intime les liant à un lecteur vers une relation collective les exposant à des spectateurs. Et propulser des personnages n’est pas chose facile (il est déconseillé de le faire chez soi). Les réalisateurs ont pu compter pour cela sur des interprètes exceptionnels, Jean-Paul Rouve et Benjamin Lavernhe pour les rôles principaux, magnifiques, longilignes, irrésolus parfois jusqu’à l’inquiète hébétude : autant de qualificatifs propres au fabcarisme canal historique dont l’esprit peuple chaque seconde de ces films.

Après avoir conquis le 9e art (bande dessinée) et le 5e (la littérature), Fabcaro a donc avec succès lancé l’assaut sur le 7e (le cinéma). Sachant que des adaptations de ses œuvres sont également réalisées en théâtre (6e art) et en radio/TV (8e art), calculez la somme des numéros des arts qui lui manquent pour l’instant. Gageons néanmoins que ce manque sera rapidement comblé (une statue – 2e art – de Fabcaro serait en projet à Bédarieux sur le modèle du Colosse de Rhodes). Nous ne pouvons que suggérer aux créateurs de jeux vidéo (10e art) d’imaginer un Formica Tekken où tous les participants d’un repas de famille s’affrontent jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un au dessert.

Prophétisons donc sans grand risque de nous fourvoyer : d’autres adaptations suivront, d’autres projets fleuriront, le monde poursuivra sa course et les jours succéderont aux jours. Et ce flot continu de l’époque, ce flow devrai-je dire, du Pérou à Alès, se teintera inexorablement de l’absurde po-éthique que le regard de Fabcaro porte sur elle. Il nous atteindra et nous gagnera, jusqu’à ce que, finalement, plus personne ne se risque à oublier sa carte de fidélité lorsqu’il se rend au grand magasin. Il paraît que, déjà, beaucoup hésitent à y acheter des poireaux.

[1] (« art » n’étant pas l’abréviation d’« arrondissement »).
[2] de la bédé.

TEXTE PAR FABRICE ERRE
Fabrice Erre est enseignant et auteur de bande dessinée. Il publie régulièrement dans Spirou, Fluide glacial, La Revue dessinée

Films présentés

Zaï Zaï Zaï Zaï de François Dessagnat (France, 2020)
Le Discours de Laurent Tirard (France, 2020)
Mulholand Drive de David Lynch (États-Unis, 2001)
Annie Hall de Woody Allen (États-Unis, 1977)

Exposition

Fabcaro ou la Zaï Zaï Zaï Zaï attitude

Du 17 septembre au 7 novembre au Musée du Colombier
Avec le succès de Zaï Zaï Zaï Zaï (éd. 6 Pieds sous terre), autofiction burlesque aux accents satiriques, le grand public a découvert l’humour incisif et décalé de Fabcaro. Depuis une dizaine d’années, et autant d’albums personnels, celui-ci se met en scène dans son quotidien d’auteur de bande dessinée aux prises avec un monde à la fois banal et absurde où chacun tente de trouver sa place. L’exposition qui lui est aujourd’hui consacrée présente les grandes lignes de cette œuvre, en lui associant le regard autobiographique de trois autres auteur·rice·s : Émilie Plateau, Tanx et Gilles Rochier.

En partenariat avec Les Musées d’Alès et les éditions 6 Pieds sous terre. 

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